DEL : Zesau, poids lourd du rap français, fait-il vraiment son comeback ?

L’essence du hip-hop et des cultures urbaines19 juin 2025

Un retour qu’on n’attendait plus ?

Zesau, c’est une voix rauque, un regard froid, et surtout, une histoire. Membre fondateur de Dicidens avec Dinos Punchlinovic et Alino, Zesau s’est forgé une place à part dans le rap game français de la fin des années 90. Après avoir marqué les fans exigeants avec son style rugueux et ses récits sur le bitume, sa carrière solo a oscillé entre fidélité à la rue et discrétion médiatique. En 2024, il revient avec DEL, un projet que personne n’attendait vraiment, mais qui intrigue. Est-ce un vrai retour ? Ou juste une parenthèse de plus dans un parcours déjà bien rempli ?

Saga Zesau : Polar de rue et fidélité brute

Avant de parler de DEL, retour express sur le parcours du soldat Zesau. Dicidens, ce collectif sous-côté mais mythique, a posé en 1999 les fondations d’une nouvelle école du rap de rue. L’album HLM Rezidants (2001, Chronowax) fait encore référence : technique, écriture réaliste, ambiance cinématographique. Zesau développe alors une ‘plume de voyou cultivé’, loin des clichés mais toujours ancré dans la réalité.

  • 2006 : Premier solo remarqué, Baveux.
  • 2011 : Bad Cowboy, projet street, apprécié pour sa sincérité et sa noirceur.
  • 2012 : Jusqu’à la mort avec Dinos Punchlinovic et S-Pi : retour d’un trio d’anciens, ambiance cendreuse.
  • 2014 : Métamorphose : dur, mature, pas d’ouverture commerciale.
  • 2020 : Ma Routine : Zesau prend encore moins le micro, projet en demi-teinte côté réception média (Panama Recordz).

Entre-temps, pas de buzz TikTok, pas de feat racoleur. Zesau incarne la fidélité à une ligne de conduite. Respecté par ses pairs – Alpha 5.20, LIM, Despo, des guests de niche – il reste pour beaucoup l’un des secrets les mieux gardés du rap français.

Contexte du retour : Pourquoi DEL maintenant ?

La sortie de DEL prend à contre-pied la tendance générale : dans un paysage rap où le turn-up domine, Zesau sort un album à contre-courant. Une prise de risque ? Plutôt une marque de constance. Mais pourquoi maintenant ?

  1. Nostalgie active : L’année 2024 marque les 25 ans du début de sa carrière. Les fans demandent des retours old school cintrés.
  2. Boulimie de nouvelles têtes : La scène regorge de rookies, talentueux mais parfois éphémères. Les piliers reprennent leur rôle de mémoire vivante.
  3. Envie de transmission : Zesau a souvent dit vouloir faire le trait d’union entre générations (Abcdrduson).

Mais DEL, c’est pas que pour la nostalgie. Publié mi-2024 (Oxomo Music/Indépendant), l’album veut jouer la carte intime et brute, avec 14 titres où l’artiste alterne confidences, punchlines et schémas de rime acérés. À la prod, on retrouve des fidèles : A2H, Chapo et des beatmakers d’Europe de l’Est, ce qui apporte une couleur différente, parfois même inattendue.

Le projet DEL, piste par piste : impact ou surplace ?

Zesau reste fidèle à la recette, mais cette fois, il affine son propos. Sur “Récidive”, l’intro, l’artiste revient en mode guerrier, avec un flow grave, aucune place au hasard. Les prods sont brutes, parfois un peu rigides, comme pour rappeler l’ère 2000. Mais dès “Antidote” ou “Carbone”, on sent une évolution dans l’approche : basse plus profonde, drum kits plus modernes, mais écriture toujours aussi ciselée.

  • Textes : Pas de refrains formats radio. Les thèmes : trahisons, loyauté, rêve d’évasion, justice de la rue. L’ego trip n’est jamais gratuit, il sert un propos, un vécu.
  • Invités : S.Pri Noir sur “Cercle fermé”, Ratu$ (“Prairie Noire”), Escobar Macson. Grosse cohérence générationnelle, zéro compromis.
  • Production : 80% est géré par le cercle proche. La patte sombre, sample de cordes, gimmicks arabisés, synthés inquiétants.

Le single “Ombres” claque avec un storytelling travaillé. À noter : pas de hit streaming évident, mais une cohésion et un ADN classique, qui fait la force de l’album.

Données marquantes : accueil, chiffres et médias

  • L’album a atteint la 39ème place du Top Albums France la semaine de sa sortie – loin des machines à stream mais solide pour du rap de niche (source : SNEP/Société nationale de l’édition phonographique).
  • Près de 900 000 streams cumulés en 10 jours d’après Spotify Charts France.
  • Clips YouTube (“Prairie Noire”, “DEL”) naviguent autour de 100 000 vues à J+7, preuve d’un noyau fidèle même sans push média.
  • Salve de critiques positives sur Benzine Mag, quelques focus dans ABCdrduson et Booska-P. Notable : pas de couverture chez les grands médias.

Zesau, l’école de la cohérence face à la tendance

Alors que le rap français s’internationalise, Zesau tient son cap et refuse les concessions. Là où certains anciens cherchent le buzz TikTok ou multiplient les featurings “algorithmés”, lui campe sur ses positions – pas question d’enjoliver le propos ou de faire de la pop urbaine. “Je ne fais pas la course au top, je fais la course au respect”, lâchait-il déjà en 2014 (interview Les Inrocks).

  • Points forts de DEL :
    • Cohérence artistique du début à la fin
    • Thématiques intemporelles (loyauté, rédemption, fatalité)
    • Aucune punchline “déjà vue” : il continue de surprendre sur l’écriture
    • Production sombre, personnelle, jamais dans la mode pure
  • Limites :
    • Pas de prod grand public, ce qui limite la casse médiatique
    • Peu de promo, d’où un rayonnement faible en dehors du cercle rap averti
    • Certains auditeurs estiment qu’il est “trop fidèle” à sa zone, refusant le mélange des genres

L’album DEL est donc un statement : le rap peut mûrir et vieillir sans trahir ses origines. Dans une ère où tout va vite, où la tendance d’un trimestre est déjà dépassée le suivant, Zesau joue la montre longue. C’est exigeant, parfois frustrant, mais authentique.

Vers une nouvelle ère ou éternel vétéran ?

Pour Zesau, DEL n’est pas qu’un disque, c’est aussi la marque d’une carrière où rien n’a jamais été donné. Il trace sa route sans jamais s’égarer du terrain. Est-ce que ce projet changera la perception grand public ? Pas sûr. Est-ce que l’impact sur la scène rap va s’estomper ? Rien n’est moins certain. Plusieurs jeunes rappeurs (cf. Cenza/Le A, ou Kalash Criminel sur Insta) ont salué ce come-back en story, preuve qu’il nourrit encore la génération montante.

Le rap français a longtemps eu tendance à mettre de côté ses anciens pour ne jurer que par la nouveauté. Zesau prouve que la longévité passe aussi par l’intégrité. Son come-back, loin d’être anecdotique, rappelle que la force du rap ne tient pas qu’aux charts ou aux budgets pub. Elle se joue aussi sur la capacité d’un artiste à rester vrai, à travers les époques, sans perdre sa voix, ni sa vision.

Alors, Zesau signe-t-il "un vrai retour" ? Oui, mais à sa manière : pas pour rentrer dans la boucle, juste pour rappeler que la rue n’oublie jamais ses meilleurs conteurs. Le rideau n’est pas tombé… DEL marque peut-être l’ouverture d’un nouveau chapitre pour un pilier que beaucoup croyaient sur la touche.

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